Sciences-Médecine : Le rôle insoupçonné du SRA

En véritable visionnaire, Jean-Marc Sabatier* met en évidence le rôle essentiel du Système Rénine-Angiotensine dans la survenue de nombreuses pathologies. Trop méconnu jusqu’ici, « ce système hormonal est partout et il contrôle tout », dit-il. Entretien.

Jean-Marc Sabatier
Jean-Marc Sabatier (DR)

Qu’est-ce que le système rénine-angiotensine (SRA) dont vous affirmez que son dérèglement est à l’origine de très nombreuses pathologies?

C’est le système de régulation physiologique le plus important de notre organisme ; il contrôle les fonctions autonomes, rénales, pulmonaires et cardiovasculaires. Il pilote également l’immunité innée et les divers microbiotes (dont le microbiote intestinal). Il s’agit d’une cascade de régulation endocrinienne et enzymatique. Ce système ubiquitaire se retrouve dans tous les organes et tissus du corps humain.

Vous avez démontré, le premier, que le SRA dysfonctionnel était à l’origine des maladies Covid-19. Qu’y a-t-il de nouveau aujourd’hui?

En effet, je constate que toutes les pathologies du corps humain résultent du dysfonctionnement de ce système clef de l’organisme, lorsque ces pathologies ne sont pas associées à des anomalies génétiques. Cela va bien au-delà de la Covid-19. Pour comprendre, il faut tenir compte du polymorphisme génétique des acteurs (ligands et récepteurs) du SRA, de son évolution au cours de la vie d’une personne (le SRA du bébé est différent de celui de l’enfant, de l’adulte et de la personne âgée), il évolue ainsi de la naissance à la mort. Le SRA est également différent chez l’homme et la femme. En raison de son omniprésence dans l’organisme au niveau des organes, des tissus et des cellules, le SRA contrôle l’ensemble des fonctions liées à la vie cellulaire. C’est cette « vision » globale de l’importance du SRA dans le contrôle total du corps humain, ainsi que dans le déclenchement potentiel des diverses pathologies, qui est nouvelle. Les chercheurs vont certainement découvrir peu à peu l’importance extrême du SRA, ce système hormonal mal nommé, car il a été identifié initialement dans le rein et dans le foie (d’où son nom) alors qu’il est finalement présent dans tous les organes. Il contrôle l’ensemble des fonctions vitales de l’organisme.

La fixation du coronavirus SARS-CoV-2 (ou de la protéine spike) sur son récepteur cellulaire ECA2 (enzyme de conversion de l’angiotensine 2) gêne la dégradation de l’angiotensine 2 par ECA2 qui, en excès, induit la sur-activation du récepteur cellulaire AT1R. La sur-activation du SRA a des effets très délétères sur l’organisme, entraînant notamment l’apparition de maladies COVID-19. Le récepteur AT1R a une activité vaso-constrictrice (hypertensive), pro-inflammatoire (orage cytokinique), pro-thrombotique, pro-fibrosante, pro-oxydante (provoque un stress oxydatif), pro-angiogénique, hypertrophiante des organes (coeur, poumons, etc.), inhibitrice de la production de monoxyde d'azote (NO) affectant les systèmes immunitaires et nerveux... Le récepteur AT1R sur-activé (= dysfonctionnement du SRA) est ainsi le vrai responsable des maladies Covid-19.
La fixation du coronavirus SARS-CoV-2 (ou de la protéine spike) sur son récepteur cellulaire ECA2 (enzyme de conversion de l’angiotensine 2) gêne la dégradation de l’angiotensine 2 par ECA2 qui, en excès, induit la sur-activation du récepteur cellulaire AT1R. La sur-activation du SRA a des effets très délétères sur l’organisme, entraînant notamment l’apparition de maladies COVID-19. 

C’est une approche visionnaire de la science…

Oui, j’anticipe ce qui, à mon avis, ne deviendra évident pour les chercheurs que dans plusieurs décennies de recherche approfondie : le déclenchement des maladies auto-immunes et des cancers dû au dérèglement du SRA (à l’exception des maladies génétiques). Toutes ces maladies ont un point commun : le SRA omniprésent. C’est la clé de toutes les pathologies non génétiques, le chef d’orchestre des fonctions du corps humain et non pas le cerveau comme on le croit encore aujourd’hui. Car le cerveau est lui-même piloté par le SRA. Il contrôle les fonctions des neurones, et des autres cellules du système nerveux. C’est le chef suprême au sein de notre organisme. Ce rôle central du SRA est encore méconnu de nos jours. Il sera probablement mis en évidence tardivement, au cours des prochaines décennies, compte tenu de la complexité de ce système hormonal et des avancées relativement lente de la science dans ce domaine de la recherche.

Comment en arrivez-vous à cette conclusion ?

Ce système hormonal est ubiquitaire. C’est-à-dire qu’il est omniprésent dans les divers tissus et organes du corps humain, y compris à l’intérieur même de nos cellules où il exerce une activité intracrine. Par exemple, dans les cellules, le SRA se trouve sur la membrane interne des mitochondries, sur la membrane nucléaire et les autres membranes des organites intracellulaires, il n’existe ainsi aucun équivalent connu dans les autres systèmes physiologiques. Pourquoi cette omniprésence du SRA dans l’organisme ? Parce que c’est lui qui pilote tout. Il a besoin d’être partout.
Il faut savoir qu’il existe aussi des variants du SRA qui correspondent à une adaptation de ce système à la fonction spécifique de l’organe. Par exemple, le SRA dans le cœur n’est pas le même que le SRA dans les poumons. Il y a aussi un SRA spécifique au cerveau, aux intestins, etc. Ce sont toujours les mêmes récepteurs et ligands concernés, mais leur proportion et distribution tissulaire ne sont pas identiques. Ainsi, le SRA local est adapté à la fonction de l’organe. On met donc le doigt sur le système majeur qui contrôle l’ensemble du corps humain. Et finalement, personne ne l’a encore identifié comme tel !

La prise en compte du dérèglement du SRA permettrait-elle de mieux traiter les pathologies qu’il engendre ?

Si on résout les problèmes liés au dysfonctionnement du SRA, il est théoriquement possible de traiter les diverses pathologies (non génétiques) observées chez l’homme : les pathologies nerveuses (Alzheimer, Parkinson, etc.), les maladies auto-immunes (sclérose en plaque, polyarthrite rhumatoïde, etc.), les cancers (le SRA contrôle la prolifération des cellules), etc. Son implication dans le fonctionnement du corps humain va, selon moi, bien au-delà de ce qui est décrit actuellement. Son omniprésence au sein des organites intracellulaires, dont les mitochondries, montre qu’il représente la clé pour le fonctionnement des cellules, ce qui me fait dire aujourd’hui qu’il est vraisemblablement à l’origine de toute pathologie non génétique. Le SRA intervient aussi sur la longévité des individus. Il agit notamment sur la réparation de l’ADN et l’intégrité des télomères (structures situées à l’extrémité des chromosomes, impliquées dans la longévité).

Comment le cibler ?

Actuellement, la médecine traite essentiellement les conséquences, mais pas les causes des maladies. Pour guérir les diverses pathologies humaines (et des mammifères en général), quelle que soit leur nature, il faudrait à mon sens cibler le système rénine-angiotensine. Cela devrait permettre de moduler les actions potentiellement délétères sur l’organisme d’un SRA suractivé.
Je souligne ici l’importance de cette voie de recherche encore largement méconnue, car j’ai l’intime conviction que dans les décennies à venir, les chercheurs identifieront le rôle crucial du SRA dans le fonctionnement de l’organisme et les pathologies associées. J’invite vivement les chercheurs et médecins à s’intéresser à cette piste au potentiel insoupçonné, notamment en thérapeutique. Ceci devrait assurément permettre des avancées majeures en médecine appliquée, pour le bien des patients. Cela ouvre un immense champ de recherche encore vierge et médicalement inexploré.

*Jean-Marc Sabatier est directeur de recherches au CNRS et docteur en Biologie Cellulaire et Microbiologie, HDR en Biochimie. Éditeur-en-Chef des revues scientifiques internationales : « Coronaviruses » et « Infectious Disorders – Drug Targets ». Il s’exprime ici en son nom propre.

 

Recueil des articles censurés de Jean-Marc Sabatier (DR)
Recueil des articles censurés de Jean-Marc Sabatier (DR)